Faites entrer l'accusé

Il y a des gens en ville qui aiment les jeux de rôles. Venez les retrouver pour en discuter.

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Messagepar Odillon » Ven Mai 18, 2012 4:23 pm

Alias a écrit:Ça me fait penser au "Cryptonomicon" de Neal Stephenson.
Normal, Stephenson s'est inspiré de cette histoire bien qu'il ne fasse jamais référence à Yamashita dans son bouquin (si j'en crois la fiche wikipedia).
Fabien Lyraud a écrit:Autre affaire intéressante à utiliser, celle du pain maudit de Pont Saint Esprit.

Pour Pont Saint-Esprit, c'est vrai que cette histoire est intéressante. J'ai croisé plusieurs fois l'histoire du test grandeur nature de LSD, mais dans ce que j'ai lu sur le sujet, jamais personne ne l'imputait aux soviétiques ; probablement parce qu'il aurait été plus facile pour eux de faire ça sur des prisonniers politiques ou dans un de leurs pays satellites.
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Messagepar Odillon » Mar Mai 29, 2012 4:08 pm

Il y a un mois environ, dans cette discussion, j'avais cité la mort de l'ancien ministre du Pétrole lybien, Choukri Ghanem. Récemment, le marchand d'armes et d'influences Ziad Takieddine a donné quelques informations sur ce sujet (la deuixème partie de l'article). On notera que dans la prose journalistique, concernant ce décès, on est passé d'une mort accidentelle à une "mort suspecte"et Takieddine parle directement d'assassinat. Comme c'est une bonne inspi, je reproduis l'article.

Devant le juge, Ziad Takieddine détaille ses voyages d'"affaires" en Libye
LE MONDE | 16.05.2012 à 17h37 • Mis à jour le 16.05.2012 à 17h37

Par Gérard Davet et Fabrice Lhomme

En préambule de sa dernière audition, le 9 mai, par le juge Renaud Van Ruymbeke, qui instruit le volet financier de l'affaire de Karachi, l'homme d'affaires Ziad Takieddine a souhaité faire une longue déclaration à propos des soupçons émis publiquement sur un éventuel financement par le régime libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Au printemps 2011, l'un des fils de Mouammar Kadhafi, Saïf Al-Islam, avait évoqué, pour la première fois, un financement occulte de M. Sarkozy. " Il faut que Sarkozy rende l'argent qu'il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale ", avait-il accusé sur Euronews.

La polémique a été relancée le 28 avril lorsque le site Mediapart a publié un document attribué à un ex-dignitaire libyen affirmant que Tripoli avait décidé de financer pour "50 millions d'euros" la campagne de M. Sarkozy en 2007. Il aurait été rédigé à la suite d'une réunion organisée, le 6 octobre 2006 et associant côté libyen Abdallah Senoussi, beau-frère de Mouammar Kadhafi, et Bachir Saleh, et, côté français, Brice Hortefeux, alors ministre délégué aux collectivités locales et M. Takieddine. Ces derniers ont nié avoir participé à cette réunion.

M. Takieddine a cependant assuré devant le juge que "les informations révélées par la presse" lui semblaient "tout à fait crédibles". Et de préciser : "Saïf Al-Islam, que j'ai rencontré lors de ma dernière visite en Libye le 4 mars 2011, m'a répondu 'oui' à ma question : 'Ce que vous avez déclaré à la télévision au sujet du financement de la campagne de M. Sarkozy en 2007, est-ce vrai ?' Je lui ai demandé comment cela avait été possible sans que j'aie été mis au courant alors qu'il savait très bien que j'étais tout le temps entre les deux. Il m'a expliqué que cela faisait partie des affaires réservées qui ne me concernaient pas. Le montant n'est pas évoqué."

L'objet de ce déplacement à Tripoli était de convoyer deux journalistes du Journal du Dimanche désireux d'interviewer le dictateur libyen. "J'ai servi de traducteur. Toute la conversation et l'interview s'est déroulée en arabe", a-t-il assuré, devant le juge, précisant qu'il avait refusé de traduire une question relative à un éventuel financement illicite de M. Sarkozy, "car elle ne faisait pas partie des questions" prévues. Toutefois, à la fin de l'entretien, Mouammar Kadhafi, "qui comprenait le français et qui avait donc compris le sens de la question", lui aurait dit, en arabe : "Chaque chose en son temps."

M. Takieddine affirme par ailleurs avoir "informé par téléphone Claude Guéant", alors ministre de l'intérieur, de son déplacement. "J'ai demandé à Claude Guéant si je pouvais faire quelque chose pour apaiser la situation qui s'envenimait. Il m'a chargé de transmettre un message à Kadhafi, celui de quitter le pouvoir et la Libye et que la France était prête à faciliter ce départ et son exil. Kadhafi a répondu à travers l'article qu'il refusait toute ingérence dans ses affaires intérieures (...) J'étais également porteur d'un message de M. Kadhafi à l'attention de M. Guéant : Pas d'ingérence, il voulait préserver l'intégrité de la Libye et éviter une guerre civile et que de toute manière il allait quitter le pouvoir."

L'homme d'affaires dit n'avoir jamais pu transmettre ce message, du fait de son interpellation par les douaniers, à peine arrivé à l'aéroport du Bourget, de retour de Tripoli, le 5 mars 2011. "Je suis convaincu, a-t-il confié au juge Van Ruymbeke, que j'ai fait l'objet de cette interpellation et d'une fouille corporelle par le fait que M. Guéant était persuadé que je détenais des preuves de ce financement, à savoir les éléments dont Saïf avait fait état dans ses déclarations. Depuis je n'ai plus eu le moindre contact avec M. Guéant." S'agissant des 1,5 millions d'euros en liquide trouvés par les douaniers, M. Takieddine affirme que la somme lui avait été "remise à l'aéroport de Tripoli", et qu'elle correspondait à "une partie des sommes que la société Honeywell" [une société dans laquelle il avait des intérêts] lui devait.

Lors de son audition, il a aussi évoqué les dessous d'un contrat hyper-sensible en faisant le lien avec la mort suspecte d'un ancien dirigeant libyen, à Vienne, le mois dernier. "En septembre ou octobre 2008, j'ai commencé à avoir des discussions avec Total sur le projet gazier consistant à construire sous la Méditerranée un oléoduc pour rallier la Croatie et donc l'Europe. J'ai conclu un accord avec Total tenant compte de la volonté des Libyens de me donner 20% sur toute l'exploration de gaz confiée à Total. J'ai négocié avec M. Christophe de Margerie [patron de Total] le rachat de cette option par Total pour 145 millions de dollars sur lesquels Total m'a payé un acompte de 9,8 millions de dollars." "J'étais en relation avec le ministre du pétrole de la Libye, le Dr Choukri Ghanem, a-t-il précisé. Le contrat a été paraphé en août 2010."

"En septembre 2010, a conclu M. Takieddine, alors que j'étais en Libye, Abdallah Senoussi, numéro deux du régime, qui était mon interlocuteur là-bas, me convie à un dîner où étaient présents MM. El Bagdadi Abdelatif, premier ministre, Choukri Ghanem, Saïf Al-Islam Kadhafi et le premier ministre qatari M. Hamed Ben Jassem. J'ai entendu la conversation entre ce dernier et Saïf au cours de laquelle Saïf lui demandait s'il n'était pas intéressant pour le Qatar de développer son activité dans le gaz en Libye. J'ai su par la suite que Total envisageait de céder l'option sur le contrat gazier, qu'ils m'avaient achetée 145 millions de dollars, pour 300 millions de dollars au Qatar et que la Libye y était opposée. M. Ghanem a été éliminé à Vienne, il y a quelques jours, pour des raisons liées, je pense, à ce dossier gazier dont il connaissait tout ".

Le cadavre de Choukri Ghanem, 69 ans, a été découvert à Vienne le 29 avril, flottant dans les eaux du Danube. La police autrichienne a ouvert une enquête pour déterminer les causes du décès de l'ancien ministre du pétrole, qui fut également le premier ministre de Mouammar Kadhafi de 2003 à 2006.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme

Une précision du PDG de la société Honeywell Libya SA
Après la publication de notre article "Devant le juge, Ziad Takieddine détaille ses voyages d'"affaires" en Libye ", le PDG de la société Honeywell Libya SA, Jérome Maironi, nous demande de préciser : "Le groupe Honeywell gère ses activités dans le respect le plus strict de la législation de chaque pays dans lequel il est implanté. Ni le groupe Honeywell ni aucune de ses filiales n'a jamais procédé, directement ou indirectement, au versement de quelconques commissions, honoraires ou paiements analogues à Monsieur Ziad Takieddine. Nous nous tenons à la disposition des autorités françaises afin de répondre à toutes questions qui pourraient surgir à ce sujet."
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Messagepar Odillon » Mer Juin 06, 2012 6:12 pm

J’abandonne temporairement le XXème siècle, pour aborder une affaire du début du XIXème qui pourrait inspirer les amateurs de romans feuilletons, inspirer les MJ de Khaos 1795 ou trouver des résonances dans des parties de Maléfices, l’Appel de Cthulhu, de la Brigade chimérique ou de tout jeu se jouant en France au XIXème ou au XXème et où peuvent prendre place des sociétés secrètes monarchistes ayant une chance de prendre le pouvoir ou de déstabiliser le pays.

L’affaire Fualdès

Dans la nuit du 19 mars 1817, à Rodez, Antoine Bernardin Fualdès est poignardé et égorgé au son d’un orgue de barbarie utilisé pour couvrir ses cris avant que son corps saigné à blanc ne soit jeté dans la rivière Aveyron. L’homme n’est pas n’importe qui. Jacobin modéré sous la Révolution, Fualdès a travaillé et vécu à Paris où il a été avocat et participé à la défense de Charlotte Corday. A la fin de la Terreur, il a fréquenté Barras, homme clé dans la transition vers le Directoire, et il deviendra bonapartiste. Suite au coup d’État du 18 Brumaire, il est nommé dans la magistrature impériale et il sera nommé procureur impérial de Rodez en 1811, rôle dans lequel il se montrera particulièrement féroce contre les mouvements monarchistes. Il tombe naturellement en disgrâce avec la Restauration mais reprend ses fonctions pendant les 100 jours avant de prendre sa retraite avec le retour définitif sur le trône de Louis XVIII.

La brutalité de sa mort et l’identité de l’individu enflamme la presse française alors en plein essor et des articles seront consacrés à cette affaire dans toute la presse européenne et même aux États-Unis. Très vite, dix personnes à la mauvaise réputation vivant non loin du lieu du crime, dans « la maison Bancal », sont accusées (l’agent de change Joseph Jausion, Bernard-Charles Bastide dit Gramont, beau-frère et filleul de la victime, Jean-Baptiste Collard, locataire des Bancal, le contrebandier Boch, Catherine Burguière (veuve Bancal) et sa fille Marianne, un dénommé Bax, Anne Benoit, blanchisseuse, Joseph Missionier, son amant, et Jean Bousquier). Ils sont vite jugés. Les habitants de la maison auraient tendu un guet-apens au notable pour lui voler sa bourse ou bien pour l’empêcher de parler d’une affaire d’infanticide impliquant Joseph Jausion et que le procureur Fualdès aurait accepté d’étouffer dans un premier temps.

Les mobiles sont minces, le principal témoin – une dénommée Clarisse Manson – est manifestement une mythomane qui change de version en fonction de la personne qui l’interroge et les élites monarchistes poussent à une condamnation rapide. La France bruisse de rumeur et la presse étrangère qui n’est pas soumise à la censure royale parle de crime d’État. Le 12 septembre 1817, la cour ordonne quatre condamnations à mort et deux condamnations à perpétuité mais le jugement est cassé pour vice de procédure. Le nouveau procès est délocalisé à Albi et Bastide, Jausion, et Collard sont condamnés à mort et exécutés le 3 juin 1818. Bax et la veuve Bancal sont condamnés à la prison à perpétuité, les autres à des peines mineures ou acquittés. Pour beaucoup, les condamnés à mort n’ont été que des pigeons.

La thèse la plus courantes est que Fualdès a été assassiné par une confrérie royaliste, les Chevaliers de la Foi, une société très active entre 1810 et 1826 et qui prétendait restaurer puis – après la Restauration - consolider le pouvoir royal en France et le catholicisme. Fualdès qui avait durement réprimé un complot monarchiste à Rodez en 1814 organisé au château de la Goudalie (à 20 km de Rodez) par les Chevaliers de la Foi était un vieil ennemi de ce groupe qui a pu profiter de son accession au pouvoir pour se venger. A l’époque de la mort de Fualdès, les Chevaliers occupent des ministères et ont de nombreux députés.

Mais une autre thèse a fait l’objet de nombreuses rumeurs. En effet, Fualdès prétendait connaître beaucoup de choses concernant une autre affaire : l’enfermement puis la mort de Louis Charles de France, dit « Louis XVII », le fils de Louis XVI et Marie-Antoinette décédé dans la prison du Temple, à Paris, en 1795. Si cette mort a été confirmée en 2000 par des analyses ADN réalisée sur le cœur de l’enfant, au XIXème siècle, les milieux monarchistes sont parcourus par de nombreuses théories laissant entendre que l’enfant aurait été remplacé par un orphelin lui ressemblant et que c’est l’orphelin qui serait mort en 1795.

Le fils de Fualdès assura que des documents précieux avait disparu du bureau de son père peu après sa mort.

Si aujourd’hui, nous savons que Louis XVII est vraiment mort en 1795, Louis XVIII en était il persuadé ? Ne craignait-il pas que Fualdès ait des informations sur la localisation d’un descendant de son frère qui pourrait réclamer le trône ? Les Chevaliers de la Foi craignaient-ils la même chose ou bien croyaient-ils à la survivance de l’ancien dauphin et ils souhaitaient le retrouver pour en faire un monarque plus « ultra » que Louis XVIII ? Rappelons pour mémoire que la première moitié du XIXème siècle a vu de nombreux imposteurs prétendre être le véritable Louis XVII, le plus célèbre fut Karl-Wilhelm Naundorff, horloger prussien dont la parfaite connaissance de Versailles et des détails de la vie à la cour convainquirent bon nombre d’aristocrate français de son ascendance.

Qui sait ce que contenait les lettres de Fualdès et ce qu’elles pourraient provoquer si leur contenu était révélé ? Qui sait ce qu’un escroc habile, un sorcier machiavélique ou un super-scientifique pourrait obtenir d’une organisation comme l’Action française ou les Camelot du Roi s’il prétendait – fin XIXème ou début XXème – disposer de preuves de la survivance de Louis XVII, du fait qu’il a eu un fils, et qu’il peut le prouver grâce à la correspondance de Fualdès ?
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Messagepar Léonard » Mer Juin 06, 2012 9:37 pm

:3)) Magnifique !

Et rien que ça, ça me donne envie qu'on en fasse un scénario :

Odillon a écrit:Antoine Bernardin Fualdès est poignardé et égorgé au son d’un orgue de barbarie utilisé pour couvrir ses cris
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Messagepar Odillon » Mer Juin 06, 2012 9:50 pm

Moi aussi ce détail m'a fait envie. D'ailleurs, au XIXème, il semble qu'il y a eu plusieurs crimes réalisés au son de la musique pour couvrir les bruits et cela a souvent été rapproché de l'affaire Fualdès.

Image

J'ai oublié de préciser que cette affaire est évoquée dans de nombreux ouvrages du XIXème et du début XXème :

Honoré de Balzac : La Muse du département, Une ténébreuse affaire, Le Curé de village, Les Employés, L'Interdiction.
Gustave Flaubert : Bouvard et Pécuchet.
Victor Hugo : Les Misérables.
Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté.
Anatole France : Le Jardin d'Épicure
Arthur Bernède : L'Affaire Fualdès, roman policier.
Denis Marion : L'Affaire Fualdès, drame
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Messagepar Odillon » Jeu Juin 14, 2012 5:45 pm

Une affaire qui se déroule en ce moment même, dont on parle assez peu en France alors qu’elle fait les gros titres depuis des mois en Chine. L’affaire en question mélange politiques de haut rang, luttes de factions à l’approche du prochain congrès du Parti communiste chinois, corruption, histoire de fesses, services secrets britanniques, meurtre(s) et même une touche people crade avec des soupçons de prostitution pour milliardaires « rouges » d’une actrice mondialement célèbre.

Le scandale Bo Xilai

Le 14 novembre 2011, Neil Heywood, un homme d’affaire et consultant britannique de 41 ans vivant à Pékin et mariée à une chinoise est retrouvé mort dans sa suite du Nanshan Lijing Holiday Hotel de Chongqing. Les premières analyses concluent qu’il est mort d’une réaction allergique liée à une trop forte consommation d’alcool mais aucune autopsie n'est réalisée, les autorités locales n'en ayant pas demandée. Heywood n’était pas un gros buveur mais c’était un très gros fumeur et son père était mort à l’âge de 63 ans en réagissant mal à un diner trop arrosé. Rien ne laissait présager qu’il ne s’agissait pas d’un accident et l’affaire aurait pu en rester là.

Mais tout bascula le 6 février dernier quand le maire adjoint, chef de la police de Chongqing (mégalopole de 30 millions d’habitants), surnommé le « flic d’acier » pour sa brutalité lors de vastes opérations anticorruptions, Wang Lijun, arrive au consulat états-unien de Chengdu et demande l’asile politique. Il affirme que Neil Heywood a été assassiné par une forme de cyanure mélangé à de l’alcool qu’on l’aurait forcé à ingérer, que les commanditaires de son crime sont Bo Xilai, le maire de Chongqing, secrétaire du Parti communiste de la ville et membre du politburo du parti communiste chinois, et son épouse Gu Kailai, et que le couple veut l’assassiner à son tour. Il indique aux diplomates états-uniens embarrassés - le futur présuident chinois est en visite à Washington au même moment - que Neil Heywood était l’amant de Gu Kailai et le « gant blanc » (comme on désigne les hommes de paille en Chine) du couple Bo Xilai-Gu Kailai pour la gestion de ses comptes financiers secrets dans des paradis fiscaux où le couple accumulait une fortune issue de la corruption. Heywood se serait également porté garant auprès des autorités britanniques pour que le fils du couple puisse intégrer une prestigieuse école théoriquement réservée à l’élite britannique. Heywood serait devenu gourmand et aurait demandé une augmentation de ses commissions pour les transactions financières ou bien aurait représenté un risque pour le couple et celui-ci l’aurait fait assassiner. Suite à ses révélations, des négociations s’engagent entre Pékin, le consulat, le gouvernement états-unien et Wang Lijun : 24 heures après avoir demandé l’asile politique, le chef de la police de Chongqing accepte de quitter le consulat et d’être escorté jusqu’à Pékin par des policiers de la capitale. Deux semaines plus tard, Bo Xilai est démis de ses fonctions et emprisonné (mais on ignore dans quelle prison). Cette affaire marque le début de la chute de celui qui était considéré comme une des étoiles montantes du PC chinois.

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Neil Heywood et Bo Xilai

Bo Xilai était ce qu’on appelle en Chine un « prince rouge », c’est-à-dire un fils d’un des compagnons de Mao qui est lui aussi un dignitaire du parti. De 2004 à 2007, Bo Xilai a été ministre du Commerce de Chine avant de devenir Chef du parti communiste de la ville-province de Chongqing. A Chongqing, il s’illustre dans une lutte âpre contre la corruption faisant arrêter près de 2 000 personnes dont 67 parrains de triades et l’ancien chef de la police. Il place à la tête de cette croisade anticorruption Wang Lijun qu’il nomme chef de la police. Ce dernier ne fera pas dans le détail et beaucoup de confessions de fonctionnaires corrompus sont obtenues sous la torture mais ce succès lui assure une belle popularité. Il accompagne cette lutte d’un discours demandant le retour à l’égalitarisme révolutionnaire et développe les prestations sociales à Chongqing pour les paysans miséreux qui s’agglutinent dans la ville pour trouver un travail. Il organise également de grands rassemblements où il fait chanter par la foule les chants révolutionnaires. Chose rare en Chine, Bo Xilai jouait la carte de l’opinion publique en médiatisant ses interventions et en prenant l’opinion à témoin de ses réussites, cherchant à assoir sa légitimité sur une opinion populaire. Il était milliardaire et également pressenti pour rejoindre le saint des saints du Parti communiste chinois : le Comité permanent du Bureau politique du PC dont les neuf membres sont surnommés en Chine « les neuf empereurs ».
Ironiquement, sa chute, provoquée par les confessions de son ancien chef de la police a été également très médiatisée en Chine. Depuis, les accusations pleuvent, alimentées par les fuites à la presse des « libéraux » du régime, ennemis de Bo.

Les médias chinois prétendent que la campagne anticorruption a été avant tout orchestrée pour dégager le terrain et que tous les canaux de corruption passent désormais par le seul couple Bo Xilai-Gu Kailai. On accuse également le couple d’autres assassinats antérieurs à celui de Neil Heywood : Celui d’une ancienne maîtresse de Bo Xilai - Zhang Wenjie - présentatrice de télévision à Dalian, disparue sans laisser de trace ; de l’épouse d’un opposant politique de Dalian, morte avec une centaine de passagers dans un krach aérien fomenté par Bo Xilai ; de trois hommes du policier Wang Lijun, arrêtés après la défection de Wang et morts sous la torture. L’actrice chinoise (vue notamment dans Tigre et Dragon) Zhang Ziyi aurait également été une maîtresse de Bo Xilai, une maîtresse rémunérée plusieurs millions de yuans pour ses faveurs sexuelles, pratique qu’elle aurait répété avec d’autres milliardaires « rouges » chinois.

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Zhang Wenjie, présentatrice chinoise « disparue »

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Zhang Ziyi

Les partisans de Bo assurent que les révélations de Wang Lijun sont la suite d’un coup monté par les ennemis de Bo Xilai au sein du régime : ils auraient fait assassiner Heywood et auraient suscité les « révélations » du « flic d’acier » pour faire tomber un homme politique gênant.
Une autre théorie émerge cependant dans une partie de la presse britannique (reprise par la correspondante du Nouvel Obs en Chine sur son blog) : Neil Heywood aurait été un agent du MI6 « planté » il y a une quinzaine d’années par les services britanniques auprès d’un homme politique chinois à l’avenir prometteur dont ils auraient favorisé l’ascension et qu’ils auraient « mouillé » pour qu’il ne puisse pas leur refuser grand-chose une fois qu’il aurait été à un poste influent. Soit Bo Xilai aurait compris le piège et aurait éliminé l’espion mais il aurait été rattrapé par les services chinois, soit l’Etat chinois aurait compris que Bo Xilai était un traître potentiel et aurait décidé de faire le ménage. Le gouvernement britannique dément tous liens entre Heywood et le MI6 mais la presse britannique a noté sa collaboration avec Hakluyt & Company, une société de « renseignement commercial » qui mène des enquêtes discrètes pour le compte de grandes firmes internationales. Fondé en 1995 par d’anciens membres du célèbre MI6, Hakluyt est devenue « la maison de retraite des officiers de renseignement ». Une maison peu ordinaire, vu les poids lourds qui siègent – ou ont siégé – au comité d’administration : des ex-PDG – Coca-Cola, Mitsubishi, HSBC, Rolls Royce, etc. – une brochette d’anciens ambassadeurs et d’ex-ministres des Affaires Etrangères, et même l’ancien secrétaire général de l’Otan, Javier Solana. Il ne s’agit donc pas d’une obscure officine mais d’une puissante organisation intimement liée au MI6, susceptible de fournir une couverture commode à d’« honorables correspondants » et autres « agents d’influence ».

On ne connaîtra probablement jamais la vérité sur cette affaire, elle laisse la place à de nombreuses interprétations et est donc une sacrée inspi, en utilisant comme porte d’entrée des enquêtes sur les « disparitions » des maîtresses de Bo Xilai, l’appât du gain et la recherche des comptes offshores en de Bo Xilai ou tout autres éléments.
Modifié en dernier par Odillon le Jeu Juin 14, 2012 11:51 pm, modifié 1 fois.
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Messagepar intylzah » Jeu Juin 14, 2012 8:07 pm

Je ne vais pas être constructif mais j'adore lire ces présentations, chapeau Odillon.

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Messagepar Odillon » Jeu Juin 14, 2012 9:11 pm

Merci ! C'est peut-être pas constructif mais ça fait toujours plaisir d'avoir des retours. :;)

L'émission de France-Inter "rendez-vous avec X" a consacré son émission de samedi dernier à cette affaire. C'est écoutable ici et c'est plus précis et ça donne plus d'éléments de contextes que je ne l'ai fait, sans être rébarbatif pour autant. L'émission dure 30 minutes.
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Messagepar Sevoth » Mer Juin 20, 2012 4:56 pm

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Messagepar Le Passeur » Mer Juin 20, 2012 5:32 pm

Nan, mais Zhang Ziyi, c'est juste parce qu'il lui avait piqué son peigne... :;)

Alors ceci dit, pour aller plus loin, Bo a été accusé de fomenter un coup d'Etat avec le chef de la police secrète Zhou Yongkang, en utilisant la même technique que pour la chute de la bande des quatre: une arrestation simultanée des têtes du parti.
L'avenue de Chang'An a été barrée pendant plus de trois heures par des blindés (comme à Tian An Men) et le net chinois a été coupé pendant toute la durée de l'intervention militaire destinée à préserver la ville...
Les photos de badauds lancées sur les blogs ont elles-aussi été censurées.
On a assisté à ça en direct avec une coupure téléphone de mes beaux-parents sur Skype pendant le nettoyage net...

Ce coup avait toutes les chances de foirer d'autant plus que l'armée est très proche de Hu Jintao et ne l'aurait probablement pas lâché. Ca prouve à quel point le gars sentait le navire prendre l'eau...
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Messagepar Odillon » Jeu Juin 21, 2012 7:21 am

Sevoth a écrit:techno-thriller en puissance ?

http://www.lemonde.fr/technologies/arti ... 51865.html


A rapprocher des assassinats d'ingénieurs nucléaires iraniens (dont le dernier en date : http://www.liberation.fr/monde/01012382 ... ranien-tue ) pour avoir un panorama (un peu ? beaucoup ?) plus complet de la guerre de l'ombre autour du nucléaire iranien (et les guerres d'espions font toujours de bonnes histoires).
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Messagepar Lobo » Jeu Juin 21, 2012 12:40 pm

J'étais passé à côté de ce sujet.... c'est tout bonnement génial à lire. Merci à Odillon d'avoir lancer cette idée et à tout ceux qui l'allimentent.
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Messagepar Odillon » Ven Juin 29, 2012 11:01 am

Retour en Belgique après l’histoire des tueurs du Brabant. L’affaire André Cools n’est pas nécessairement l’histoire la plus originale qui soit – même si je la trouve très intéressante -mais elle a un intérêt : elle permet d’observer la façon dont un crime – probablement – politique s’organise au travers d’une chaîne de commanditaires potentiels, de sous-fifres, d’exécutants trouvés dans le lumpenprolétariat et d’intermédiaires fusibles. L’utilisation de lettres anonymes et l’émergence de « témoins clés » venant se livrer à la police ou à la presse, laisse penser à la mise en place de contre-feux. En effet, la justice belge s’est retrouvée confrontée à une succession de poupées gigognes et d’intermédiaires qui lui permirent de remonter toujours plus haut jusqu’à ce que la piste cesse avec le suicide du principal suspect. Etait-il un innocent qui s’est suicidé car il ne supportait pas d’être mis en cause ? le responsable principal ? un intermédiaire de plus – haut placé cette fois – dont la mort a permis de préserver des commanditaires encore plus haut placés ?

Quoi qu’il en soit, l’enquête sur la mort d’André Cools a permis de découvrir un gigantesque réseau de corruption mais il n’a jamais été possible de démontrer juridiquement que cet assassinat était lié à ce scandale.

L’assassinat d’André Cools et l’affaire Agusta

Le 18 juillet 1991, à 7 heures 25, André Cools est abattu dans la ville de Cointe, à proximité de Liège, par deux hommes. Sa compagne qui l’accompagnait est gravement blessée mais elle survivra. La Belgique est sous le choc, celui qui vient d’être assassiné est une des tout puissants patrons du Parti socialiste Belge, parti qu’il a présidé de 1973 à 1978, et une figure de la vie politique belge et wallonne. André Cools a été ministre du Budget de 1968 à 1971, vice-Premier ministre de 1969 à 1972, président du Parlement wallon de 1982 à 1985, ministre d’État en 1983. A sa mort, il était bourgmestre de Flémalle (banlieue de Liège) et était ministre wallon des pouvoirs locaux et Travaux publics. Ce n’était plus une figure de premier plan de la vie politique belge mais dans l’ombre il gardait la haute main sur de nombreuses nominations au sein du PS wallon, pouvant construire ou détruire les carrières. On lui prêtait l’intention d’activer ses réseaux pour faire remplacer le président du PS, Guy Spitaels, par son fils spirituel, Philippe Moureaux. Peu de temps avant sa mort, alors que se profilait le congrès du PS belge, il avait promis à une journaliste de la Libre Belgique : "tu auras de quoi écrire en septembre".

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Suite à cet assassinat, une cellule spéciale de la police judiciaire composée de six inspecteurs sous la direction de la juge Véronique Ancia (juge d’instruction de garde au moment du crime, jeune juge ambitieuse issue des juridictions de la jeunesse) va être mise en place. La juge d’instruction va surtout se concentrer sur le mobile potentiel du crime, faire l’hypothèse d’un assassinat à but politique et orienter ses recherches vers le Parti socialiste wallon où Cools avait beaucoup d’admirateurs mais également beaucoup d’ennemis. Cette piste va être alimentée par des lettres anonymes reçue par la juge d’instruction qui suggère de s’intéresser à Alain Van der Biest, ancien fils spirituel d’André Cools tombé en disgrâce aux yeux de son mentor mais qui reste ministre wallon des Affaires intérieures, et à Richard Taxquet, secrétaire particulier de ce dernier. Mais Véronique Ancia préfère se tourner vers les pistes portant sur le financement du PS que vers ceux qu’on lui livre sur un plateau avec comme mobile des haines personnelles.

A l’été 1992, Carlo Todarello, un truand d’origine italienne, oncle par alliance de Richard Taxquet contacte la presse. Comme dans les lettres anonymes, il accuse Alain Van Der Biest, Richard Taxquet et le chauffeur de Van Der Biest (Pino Di Mauro) d’avoir commandité l’assassinat et de lui avoir demandé de recruter les tueurs en Italie, tueurs qui devaient être acheminées par un truand belge d’origine italienne : Cosimo Solazzo. Toutes les personnes incriminées sont soupçonnées dans une affaire de vols et recel de titres et de documents légaux vierges. Pour la juge Véronique Ancia, ces révélations inespérées sont un moyen de la détourner de son enquête en lui livrant un coupable. Le juge d’instruction déjà chargé de l’affaire des vols de titres, le juge Jean-Marc Connerotte est chargé de ce volet de l’affaire tandis que la juge Ancia continue sur sa piste financière. Il y a donc deux juges d’instruction chargée indirectement d’une même affaire et leurs relations seront exécrables.

La juge Véronique Ancia est convaincue que l’assassinat d’André Cools est lié à des questions financières occultes mais sans trancher entre deux pistes :
- La SMAP, une compagnie d’assurance belge dont le conseil d’administration était présidée par André Cools. Son patron Léon Lewalle est arrêté en 1994 ainsi que son prédécesseur et un assureur suisse. André Cools aurait menacé de révéler l’existence de comptes secrets cachés en Suisse.
- L’affaire Agusta : un vaste système de financement de partis politiques belges par le biais de rétro-commissions liées à l’achat d’hélicoptères du groupe italien d’armement Agusta par l’armée belge.

La juge Véronique Ancia progressera significativement sur ces deux dossiers et obtiendra des condamnations dans les deux mais n’arrivera jamais à raccorder l’une ou l’autre à l’assassinat d’André Cools.

En 1996, un témoin aussi anonyme que providentiel, dont l’identité n’a jamais été révélée et qui, comme le permet la loi belge, obtiendra près de 200 000 euros pour ses révélations, va fournir à la police un témoignage très précis et permettant des recoupements. Il livre à la police le nom d’une série d’intermédiaires – pour la plupart des truands belgo-italiens – et valide le témoignage que Carlo Todarello avait fourni à la presse en 1992. Grâce à ses indications, les armes utilisés par les tueurs sont retrouvées par les plongeurs de la police dans une mallette qui avait été balancée dans l’Ourthe. Les deux tueurs sont retrouvés à Tunis et arrêtés. Il s’agit de deux Tunisiens qui travaillaient comme ouvriers agricoles saisonniers en Sicile. Ils expliquent à la police qu’on leur avait promis une forte somme pour abattre celui qu’ils croyaient être un trafiquant de drogue. Ils reconnaissent plusieurs acteurs de l’assassinat et expliquent qu’ils ont été entraînés au tir par Pino Di Mauro, le chauffeur d’Alain Van Der Biest, l’ancien poulain d’André Cools qui est également désigné comme le commanditaire du crime par le témoin mystère. Le mystérieux témoin accuse également le responsable socialiste belge et ministre wallon Guy Mathot mais ce dernier ne sera jamais inculpé par la justice. Van Der Biest est arrêté avec son secrétaire, Richard Taxquet, et son chauffeur, Pino Di Mauro. Van Der Biest et Taxquet se rejettent la responsabilité. Taxquet accuse Van Der Biest d’avoir voulu tuer André Cools car celui-ci voulait l’écarter de son poste de ministre wallon des Affaires intérieures. Van Der Biest accuse Taxquet d’avoir supprimé Cools car celui-ci avait découvert les trafics de Taxquet.

En mars 2002, Van Der Biest se suicide, emportant ses secrets dans la tombe. En 2004, un an et demi après la suicide de Van Der Biest, le procès concluent à la responsabilité de Taxquet et Pino Di Mauro et sont condamnés à 20 ans de prison. Les deux hommes, contrairement à de nombreux intermédiaires, clameront toujours leur innocence. Cosimo Solazzo, l’organisateur de l’intendance du crime n’a jamais été retrouvé et a été jugé et condamné par contumace. Aujourd’hui, à l’exception de Solazzo qui n’a jamais purgé sa peine, tous les protagonistes sont libres et ont purgé leur peine.

L’affaire Agusta qui est née de l’enquête de Véronique Ancia sur les comptes du PS dans son enquête sur l’affaire Cools provoquera un énorme scandale en Belgique : Guy Spitaels et Guy Mathot, alors ministres de Wallonie devront démissionner en janvier 1994. Frank Vandenbroucke, ministre des Affaires étrangères, devra démissionner en mars 1994. Willy Claes, nommé entre-temps secrétaire général de l'OTAN, démissionnera le 20 octobre 1995. Guy Coëme, ministre de la Défense au moment des faits et Vice-premier ministre en 1994, sera également mis en cause et devra démissionner. La Cour de Cassation belge (compétente pour les affaires impliquant des ministres) condamnera le 23 décembre 1998 Willy Claes à trois ans de prison avec sursis et interdiction de cinq ans d'exercice d'une fonction publique ; Guy Coëme et Guy Spitaels seront condamnés à deux ans de prison avec sursis et à cinq ans d'interdiction d'une fonction publique. L'industriel français Serge Dassault, également mis en cause dans cette affaire, sera condamné à deux ans de prison avec sursis.

Parmi les inculpés, seul Guy Mathot, qui avait également été désigné par le témoin anonyme comme un des commanditaires de l’assassinat d’André Cools mais n’avait jamais été inculpé, sera blanchi par la Justice dans l’affaire Agusta.

Pour la justice belge, il n’existe aucun lien entre l’affaire Agusta et l’assassinat d’André Cools. On ignore qui a envoyé les lettres anonymes tenant d’orienter la juge Ancia vers Van Der Biest au début de l’enquête. On ne sait pas qui est le mystérieux témoin. On n’a jamais retrouvé Cosimo Solazzo.
Et en plus, je n'ai strictement rien à vous vendre.
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Messagepar Odillon » Mar Juil 03, 2012 11:05 pm

Comme je viens de terminer – comme je l’indiquais sur la discussion des séries TV – le visionnage de la saison 4 de Mafiosa, j’ai envie de faire un détour par les affaires corses, au croisement des barbouzeries françafricaines, du financement politique occulte et des affaires mafieuses. Une histoire où on croise des hommes politiques corses, des ministres, d’« anciens » agents secrets passés au privé, des dictateurs africains, les réseaux Elf, des préfets assassinés, des gangs gourmands, des parrains mafieux, des tas de coïncidences troublantes et une inertie totale de la Justice française.

L’affaire dont je parle ici n’a pas encore été résolue et ne le sera sans doute jamais.

L’assassinat de Robert Feliciaggi

Le 10 mars 2006, dans la nuit, Robert Feliciaggi, 63 ans, homme d’affaires, maire divers-droite de Pila-Canale (Corse-du-Sud) depuis 1994 et président du groupe divers-droite « Union Territoriale » à l'Assemblée de Corse est abattu de deux balles dans la nuque dans le parking de l’aéroport d’Ajaccio alors qu’il est en train de poser sa valise dans le coffre de sa rutilante BMW noire. Son assassin portait une cagoule, il a tiré avec un 38 spécial, n’a pas laissé de douilles et il est parti dans un 4X4 sombre conduit par un complice lui aussi masqué. Les assassins étaient très bien renseignés. En effet, Robert Feliciaggi communiquait peu sur ses déplacements et sa voiture restait parfois longtemps sur le parking de l’aéroport d’Ajaccio. Il revenait de Paris où il était allé voir son avocat. Il était censé revenir le lendemain matin mais il avait finalement décidé, sur un coup de tête, de revenir par le dernier vol de nuit vers Ajaccio. En outre, lorsqu’il revenait en Corse, il se faisait souvent accueillir par un de ses frères à l’aéroport, ce qui n’était pas prévu cette nuit là.

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Robert Feliciaggi

La police s’est trouvée devant un casse-tête car si les indices laissés sur la scène de crime étaient peu nombreux, la liste des assassins potentiels était, elle, très longue. En effet, Robert Feliciaggi, alias « Bob l’Africain » baignait dans de nombreux milieux sulfureux.

Robert Feliciaggi est né en 1942 au Cap, en Afrique du Sud. Son père travaillait à Brazzaville, au Congo, et était un des nombreux administrateurs coloniaux que l’État français recrutait en Corse, une pratique qui explique encore la surreprésentation des Corses dans les histoires françafricaines. Sa famille s’était temporairement exilée en Afrique du Sud pour fuir une épidémie de choléra à Brazzaville, d’où son lieu de naissance. Ayant hérité d’un hôtel à Brazzaville fondé par ses parents après la décolonisation, il va diversifier ses activités en se lançant dans le tourisme, la pèche industrielle puis les jeux. Son père était un fonctionnaire de l’empire colonial français, il sera un rentier de la décolonisation et de la néocolonisation. A la fin des années 70 et au début des années 80, grâce au soutien du président congolais Denis Sassou N’Guesso (toujours au pouvoir actuellement), il lance au Congo les « Fortune Club » des casinos surtout axés sur les machines à sous. De là, il s’étend aux autres anciennes colonies françaises : au Tchad, au Cameroun, en Centrafrique, au Gabon, avant de gagner l'Afrique de l'Ouest. Il va alors s’associer avec un autre Corse, proche de Charles Pasqua, Michel Tomi, un anciend u SDECE (l’ancien nom de la DGSE) qui a eu maille à partir avec la justice en France à la fin des années 70 pour blanchiment d’argent via le casino de Bandol. Avec Tomi, Feliciaggi va décrocher le jackpot : la gestion des paris hippiques. Après s'être un moment essayé à la gestion des loteries nationales - et y avoir perdu beaucoup d'argent - le couple Tomi-Feliciaggi a l'idée toute simple, mais éminemment lucrative, de faire parier les Africains sur les courses de chevaux françaises. L'aventure commence en 1990 par le Sénégal avant de s’étendre. Dix ans plus tard, les PMU du duo Tomi-Feliciaggi sont présents sous des appellations diverses dans une quinzaine de pays d'Afrique. Robert Feliciaggi contrôle ainsi – directement ou en association - les principaux casinos, les loteries et les PMU au Bénin, au Burkina-Faso (98 millions de francs CFA de chiffre d’affaires en 1998, 1008 employés), au Cameroun (CA : 235 millions de francs CFA, 1008 employés), au Congo-Brazaville (CA 72 millions, 596 employés), en Côte d’Ivoire (CA 248 millions, 301 employés), au Gabon (CA 45 millions, 800 employés), en Guinée (CA 120 millions), en Île Maurice (CA 98 millions, 227 employés), à Madagascar (CA 48 millions, 235 employés), au Mali (CA 153 millions, 671 employés), au Niger (CA 64 millions, 412 employés), au Sénégal (CA 226 millions, 965 employés ) et au Togo. Ces activités lucratives se développent en étroite collaboration avec les autorités locales. Ainsi, Antoinette Sassou N’Guesso (épouse du président Sassou) siège au conseil d’administration de la Cogelo, la loterie nationale congolaise. De même, Charles Pasqua aurait été administrateur du PMU camerounais.

Sa fortune se trouve, comme il se doit, sur des comptes de la FIBA, la banque privée des réseaux d’Elf en Afrique sur laquelle veille un autre Corse : André Tarallo. Tarallo est par ailleurs un associé de Feliciaggi. En effet, en 1986, Feliciaggi et ses frères ont créé avec André Tarallo la société Agricongo. Il s’agissait à la fois d’assurer le ravitaillement des personnels d’Elf expatriés et de recycler sur place une partie des pétrodevises. Ils avaient monté cette affaire avec le directeur des Affaires politiques de l’Outre-mer, puis directeur de cabinet du ministre de la Coopération, Claude Érignac, qui leur avait accordé d’importantes subventions du Fonds d’aide et de coopération. C’est ce même Claude Erignac qui, devenu Préfet de Corse – le monde est petit ! - sera assassiné en 1998, crime célèbre pour lequel Yvan Colonna a été condamné même si ce dernier clame son innocence et parle de complot politique. Robert Feliciaggi avait eu un différend avec Erignac quand ce dernier était Préfet de Corse sur l’installation de machines à sous dans l’île.

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Le Préfet Erignac

Soucieux de gagner une respectabilité, il s’était lancé en politique en Corse, avec le soutien de Charles Pasqua. En 1994, il était devenu maire de Pila-Canale, village d’où était originaire son père. Ce village comptait un habitant particulier dont Feliciaggi deviendra un proche : Jean-Baptiste Jérôme Colonna (aucun lien de parenté avec Yvan Colonna), dit « Jean-Jé ». Jean-Jé Colonna fut présenté dans le rapport parlementaire sur la Corse qui fit suite à l’assassinat du préfet Erignac comme « le dernier parrain corse », une appellation qu’il démentit toute sa vie en arguant que son casier judiciaire était vierge. Son casier était certes vierge mais cela tenait du miracle, un miracle dû à l’étrange inertie de la Justice française le concernant. Son nom avait été cité dans le dossier de la French Connection, sans qu'il subisse de condamnation définitive pour trafic de drogue. La French Connection était dans les années 50-60 une organisation criminelle française chargée de faire transiter de l'héroïne depuis la région de Marseille jusqu'aux Etats-Unis. Beaucoup de réseaux corses gaullistes avaient trempé dans cette affaire et on suppose que les services secrets ont alimenté des fonds secrets avec ce trafic. Jean-Jé Colonna avait été condamné, par contumace (il se trouvait alors en Amérique latine), à Marseille en 1978 à 17 ans de prison pour avoir été l'un des organisateurs de la French Connection. Mais son procès en appel, retardé pour des raisons mal expliquées, n'avait jamais eu lieu. Les faits ont été prescrits en 1985, année de son retour en Corse au terme de 10 ans de cavale en Amérique latine. En 2004, il avait mis fin à deux ans d'une nouvelle cavale en se présentant au procureur d'Ajaccio, à la veille d'un procès pour emplois fictifs dans deux supérettes et un hôtel de luxe à Propriano gérés par son épouse. Le procès faisait suite à une information judiciaire pour blanchiment à la suite de mouvements de fonds suspects au casino d'Ajaccio. Il avait alors été condamné, ainsi que sa femme, à 36 mois de prison, dont six ferme pour des emplois fictifs mais était sorti libre du tribunal correctionnel, aucun mandat de dépôt n'ayant été retenu à l'audience. Cette peine avait été confirmée par la cour d'appel de Bastia en 2005. Il avait fait un pourvoi en cassation, suspensif. Il ne purgea jamais sa peine, j’y reviendrai plus bas.

Feliciaggi avait ensuite été élu à l’Assemblée de Corse sur une liste Divers-droite et, à la fin des années 90, il était devenu le secrétaire du RPF de Charles Pasqua en Corse. Cet engagement politique lui valut d’être rattrapé par la justice dans l’affaire du Casino d’Annemasse. Au début des années 90, Lui et Michel Tomi avait racheté un hôtel à Annemasse en Haute-Savoie et projetait d’en faire un casino, ce que refusa la Commission supérieure des jeux, arguant de la forte concentration de casinos dans la région et du passé de délinquant de Michel Tomi dans le blanchiment d’argent via les casinos. Mais en 1994, Charles Pasqua, devenu ministre de l’Intérieur décida de passer outre cet avis et accorda l’autorisation. Tomi et Feliciaggi commencèrent les travaux et vendirent le casino en devenir en faisant une plus-value de 100 millions de francs par rapport au prix d’achat. La justice s’intéressa à l’affaire quand le PMU gabonais (dirigé par la fille de Michel Tomi) finança la campagne européenne du RPF de Charles Pasqua en 1999. La justice parla d’un « pacte de corruption » contracté lors de l’autorisation du casino d’Annemasse et Tomi et Pasqua furent condamnés à de la prison avec sursis. Pas Feliciaggi.
Il était déjà mort au moment du verdict.

La police ne sut jamais dans quelle direction chercher pour trouver un mobile à l’assassinat de Feliciaggi : un règlement de compte dans les réseaux africains (mais n’était-il pas plus simple de le tuer en Afrique ?), un problème politique corse (mais il était au mieux avec les réseaux nationalistes à qui il payait de coûteux avocats pour avoir la paix dans ses affaires) ou sa proximité avec Jean-Jé Colonna. C’est cette dernière piste qui sembla la plus crédible. On envisagea que le fameux gang de la Brise de Mer, groupe qui devait son nom au bar où il se retrouvait à Bastia et qui avait des liens avec le groupe nationaliste corse Armata Corsa, avait souhaité prendre plus d’influence au Sud de la Corse et aurait envoyé un message au parrain Jean-Jé Colonna en supprimant un de ses principaux soutiens politiques. Mais faute de preuves, l’enquête n’alla jamais bien loin dans cette direction.

Jean-Jé Colonna lui-même est mort le 1er novembre 2006 dans un accident de voiture consécutive à une crise cardiaque sur une route escarpée de Corse. Cela mit fin aux affaires le concernant et pour lesquels il attendait le procès en cassation.

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L’enterrement de Jean-Jé Colonna, le 4 novembre 2006 : 500 personnes, presque aucune femme.

Les membres du gang de la Brise de Mer sont soit en prison, soit morts. Ils ont été pour la plupart assassiné dans une vague d’assassinat entre 2008 et 2011, sans doute à cause d’un règlement de compte avec un autre gang.

L’assassinat de Robert Feliciaggi n’a jamais été résolu.


Voilà, vous lisez ça, vous allez regarder Mafiosa (ou vous le faites dans l’autre sens, c’est pas le souci) et si ça ne vous donne pas des envies de scénarii ou de campagnes mafieuses en Corse, vous êtes perdus pour la cause.
8ooo
Modifié en dernier par Odillon le Mer Juil 04, 2012 8:44 am, modifié 1 fois.
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Messagepar Rom1 » Mer Juil 04, 2012 7:37 am

C'est clair que c'est étonnant tout ce qu'il y aurait à faire dans ce petit bout de rocher sous-peuplé !
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