Pourquoi la Brigade ?

Well, et bien nous y voilà. Dès demain je serai aux Utopiales durant plusieurs jours, en compagnie des auteurs de la BD et de ceux du jdr, pour rencontrer, papoter, dédicacer, “démonstrater” et siffler des verres. L’occasion, comme toujours, de sortir de ma retraite lointaine pour croiser d’autres gens. Et comme d’habitude, je ressens ce mélange d’excitation et d’anxiété à l’approche de l’événement, moi qui m’extrait peu de mes habitudes pour me rendre à une convention ou un Festival. Et ouais, je suis du genre pantouflard charentais moi, le type de gars qui après une semaine de 37 heures aime bien récupérer chez lui plutôt que d’enquiller des kilomètres pour dormir sur des lits inconnus (lorsqu’il y en a) et parler comme un dératé durant trois jours à cause du stress.
Mais il faut bien savoir aussi briser ses habitudes et, n’ayant pu me rendre au Salon du Jeu cette année, il fallait bien que je me rattrape un peu. D’autant plus que, pour une fois, l’événement en question n’a pas lieu à 6h de bagnole minimum et me permet d’éviter les retards SNCF auxquels j’ai systématiquement droit. Nantes, c’est presque la porte à côté et non seulement j’aime beaucoup cette ville, mais je commence à bien la connaître. Mine de rien c’est important. En effet, vous connaissez un truc plus frustrant que de vous rendre à l’autre bout de la France pour vous enfermer 72 heures dans une salle avant de repartir ? Sans strictement rien voir d’une ville que vous ne connaissez pas ou à peine ? Au moins, lorsque vous la connaissez déjà, vous échappez à ce sentiment étrange d’appartenir à une congrégation fermée où l’extérieur vous est toujours interdit. Bon, d’un autre côté, les manifestations se déroulant le plus souvent à des kilomètres du centre ville, vous échappez facilement à toute tentation blasphématoire. C’est quand même vachement bien pensé (comme l’absence de filles, pour éviter toute distraction, ils ont pensé à tout les bougres).

Depuis de nombreuses semaines, ce blog est devenu une vraie promo pour le jeu et je crois qu’on trouve suffisamment de discussions, sujets et liens sur le jdr de la Brigade Chimérique un peu partout pour s’en faire une idée. Mais pourtant, jusqu’à aujourd’hui, je ne vous ai pas expliqué (enfin, à ceux que ça peut intéresser) ce qui m’a conduit à accepter de bosser dans ce projet. Comme je n’ai pas l’habitude (si si, je vous assure)  d’enchaîner les jeux juste “histoire de ” ou d’avoir mon nom dans les crédits, j’essaye surtout de voir si j’ai quelque chose à apporter à un projet et à l’inverse, si j’ai quelque chose à retirer du jeu. Finalement, travailler dans un projet de jeu de rôles, ça permet aussi une émulation mutuelle et un certain enrichissement personnel (surtout spirituel, vu que  je ne mets plus de gruyère sur mes nouilles de toute manière).
Je ne compte pas me livrer à un décryptage de la BD, puisqu’elle a été créée par d’autres et que ceux-ci savent bien mieux en parler que moi, mais juste expliquer ce qui m’a attiré dans ces 6 tomes. Et il m’apparaît désormais évident que ce qui m’a plu là-dedans, bien avant l’histoire et les personnages, ce sont les coulisses. Oui, les coulisses. Tout ce qu’on ne voit pas mais qu’on perçoit en filigrane. On a parfois reproché au Tome 1 de la Brigade Chimérique d’être finalement assez hermétique, en citant des références et des personnages qui sont loin de parler à tout le monde. Et cinq volumes plus tard, il faut se rendre à une terrible évidence : tout ceci était fait exprès et ce mystère planant autour de noms inconnus n’avait nullement pour but de repousser le lecteur mais de susciter sa curiosité.

C’est exactement ce qui s’est passé pour moi.

Je ne suis pas vraiment un littéraire. J’entends par là que je lis finalement peu, que j’ai la culture facile du gros lecteur de BD, mais fort peu de littérature. Non par intérêt, mais par manque de temps. Je ne compte plus les ouvrages -dits de “référence” dans notre petit milieu de geeks- qui ne se sont jamais approchés de mes yeux et de mes doigts (ce qui a au moins l’avantage d’éviter de pomper leurs idées).   Mais je pense être quelqu’un de suffisamment curieux (ou rôliste) pour chercher à comprendre ce qui m’échappe, de quoi on me parle, histoire de ne pas être totalement largué non plus. En plus si ça peut me servir plus tard, hein…
Quelques mois avant que Romain d’Huissier me propose d’embarquer dans la Brigade Chimérique, j’étais tombé totalement par hasard sur ça :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Le_Rouge

Je faisais alors quelques recherches sur le Docteur Cornélius, dont je recherchais en fait les références de la série télévisée diffusée dans les années 80. Et là ce fut un véritable choc. J’ai réalisé que je ne savais rien de Gustave Le Rouge et de ses contemporains (suivez les liens des autres auteurs, observez les bibliographies et vous comprendrez), que mes profs de collège et de lycée, qui m’avaient gonflé des années durant à me faire bouffer du Molière, du Corneille ou du Zola, avaient totalement fait abstraction de ces oeuvres-ci. Oui d’accord, entre Belphegor avec Greco, et Fantômas avec De Funès, certains personnages avaient subsisté, mais pas leurs vraies histoires… Et tous les autres n’avaient pas eu cette chance. Etait-ce une malchance d’ailleurs  ? La sélection naturelle avait peut-être voulu sciemment que ces bouquins, poussiéreux et aux styles  parfois ampoulés soient oubliés ? Etait-ce donc du snobisme que d’en parler, que d’évoquer l’existence de cette culture populaire (des feuilletons d’anticipation, souvent à suivre dans les journaux à grand tirage de l’époque)  ? Dans des milieux (jdr, BD, SF) où on a pour loisir de se concentrer sur l’underground au lieu du mainstream, en élevant parfois les oeuvres mineures au rang de chef d’oeuvre, on arrivait à un paradoxe effarant : le fait de ne pas réaliser que justement, là, juste à côté, se trouvait un trésor monumental oublié. Le comble de l’underground ! Hors des yeux, hors de l’esprit, hors de la mémoire.

Non mais, attendez, soyons sérieux cinq minutes : là je ne vous parle pas de la découverte fortuite d’une fiche wikipedia traitant d’un gars responsable d’une compilation de haikus pornos en albanais. Mais bien d’un auteur -et d’autres auteurs francophones- qui ont forgé la science-fiction. Mieux ! Qui ont développé des concepts que je pensais propres aux films d’Hollywood des années 50 et 60 ! Envahisseurs, savants-fous, machines tueuses, greffes abjectes, slashers, morts-vivants, monstres géants ! Tout existait déjà, en Europe, chez nous, dès 1910 et on m’avait tout caché !  On avait même des super-héros chez nous, des Fantômes du Bengale, des Doc Savage, des Green Hornet, des The Shadow et je n’en savais rien du tout !  Ah ouais. Bande d’enfoirés ! Donc en fait il n’y avait pas que Jules Verne et HG Wells ? Un peu comme si, demain, on vous annonçait que de multiples auteurs français avaient écrit des romans de Fantasy dans les années 30, bien avant Tolkien, Moorcock et les autres. Et pas deux ou trois. 3000 au moins.

Suite à cette découverte, j’avais aussitôt décidé de trouver un angle d’attaque pour écrire un jdr sur le sujet, tellement il me paraissait aberrant d’avoir oublié une telle matière première ! Une sorte de “pulp made in France”.
Mais j’étais malheureusement passé à côté de la Brigade Chimérique et lorsque Romain m’a présenté les BD, j’ai immédiatement vu le lien avec ce que je voulais faire. Mais la BC allait bien plus loin, était bien plus riche et vaste que ce que je pouvais imaginer dans mon coin. Un jdr dans lequel on peut aussi bien s’amuser avec l’Histoire, la littérature “feuilletonesque” d’époque, les années 30, les pouvoirs étranges et les machinations infernales, il y en a peu. Et il est toujours agréable d’avoir un cadre familier (Paris, la France), pour pouvoir s’inspirer de sa ville, sa région, afin de créer des histoires aisément. J’ai donc dit oui !
Et les possibilités d’histoire, il y en a tant. Lors de nos recherches pour écrire le jeu de la Brigade, nous avons même découvert des sites, dignes de l’Encyclopédie Marvel. Avec une telle galerie de PNJ et d’histoires des années 30, qu’il suffit simplement de se baisser pour avoir des campagnes et des scénarios démentiels.

Alors est-ce que tout cela est de la simple réhabilitation ? L’envie de faire connaître des auteurs méconnus et des oeuvres oubliées (ou perdues, beaucoup n’étant plus éditées depuis longtemps) ? A coup sûr, oui. Mais c’est surtout l’envie d’explorer toutes ces coulisses, celles de la BD, qui m’a donné envie de m’investir avec des mots et des images dans ce projet. Car, faut-il le souligner (oui, il le faut), Gess m’a laissé avec une extrême gentillesse le loisir de m’exprimer dans l’univers auquel il a donné une apparence. Et rien que pour cette confiance, le voyage en valait la peine.
La Brigade Chimérique, pour finir, ce fut l’occasion de créer un univers original, où héros d’antan et science-fiction radiumpunk se rencontrent pour offrir au Meneur de Jeu et à ses joueurs de véritables aventures.Un univers qui persisterait encore aujourd’hui si la bombe atomique de 1945  n’avait pas fait disparaître le merveilleux, en transformant la magie rêvée du radium en matière destructrice et radioactive. Un cadre aux couleurs des années 30, mais fleurant bon les contrées inexplorées, les gentlemen justiciers, les continents perdus, les îles maudites, les zeppelins, les pouvoirs étranges et les sélénites. Une sorte de fantasme de geek géant, puisant dans un terreau inépuisable de PNJ extravagants et de délicieux complots rétros, tout en abordant avec sérieux les pages les plus sinistres de notre Histoire. Un monde parallèle  dont  Serge Lehman et Fabrice Colin nous ont ouvert les portes avec enthousiasme, avant de nous y pousser avec gentillesse, pour nous permettre de l’explorer et de l’aimer… J’espère de tout coeur qu’il en sera de même pour vous.

Allez, sur ce je vous laisse, je dois préparer mes valises. Mais non sans vous avoir quand même montré une photo de l’écran de jeu, outil indispensable pour explorer les méandres de l’Hypermonde…

Avec vue sur Métropolis dîtes donc.

Faut vraiment que je pense à ranger mon bureau quand même...

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3 commentaires

  • Narbeuh dit :

    Très sympathique introspection sur les méandres de la création. Cela me touche de trouver dans tes propos un écho à ma propre démarche concernant mon jdr Terra Incognita. Le fait de prendre conscience qu’il y avait aux 17ème et 18ème siècles des bouquins parlant de voyages dans l’espace, de géants, de villes volantes ou d’extra-terrestres (sans compter l’existence bien réelle de prototypes de lance-grenades pneumatiques ^^) a moi aussi été mon point de départ et ma première motivation dans cette aventure.

    Du coup, j’ai encore plus hâte de lire l’encyclopédie de la Brigade pour me mettre à jour sur tout cet imaginaire francophone enfoui.

    PS : ouah, l’aut’, “le salon du jeu”, quel ringard ! ^^

  • Didier Bretin dit :

    Il est perturbant de voir que de temps en temps le destin fait bien les choses même si d’un oeil extérieur en tant que simple lecteur (de SFFF, de BD et de Jdr) il semble y avoir de nombreux ponts reliants inévitablement ces trois domaines.

    En tout cas, de la même façon que j’aime lire ou écouter un écrivain parler de sa méthode de travail ou des intérêts qu’ils l’ont amenés à produire ce travail d’écriture, il est passionnant de lire également les rouages qui ont amené un auteur de jdr à travailler sur tel ou tel sujet.

    Merci pour cette restitution.

  • Bulldozzzer dit :

    Salut, j’avais écrit ça faites quelques jours mais… ça ne marche pas le truc du contact?

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